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Noskowski, le quatuor à cordes et la génération spontanée

vendredi 5 novembre 2010 par Fred Audin

Zygmunt Noskowski est mort en 1909, la même année que son élève et cadet de trente ans, Mieczyslaw Karlowicz : le second n’aurait peut-être pas existé sans l’autre. Comment réinventer ex nihilo la musique et fonder une école nationale, lorsqu’on est issu d’un milieu qui méprise toute démarche artistique et vit sous l’influence de Towianski, prophète messianique dont les parents de Noskowski élevèrent les cinq enfants en supplément de la douzaine qu’ils avaient conçu eux-mêmes ? Le génie qu’il lui fallut pour tenter de survivre manque peut-être à sa musique : peu d’éditions sont venues s’ajouter à celles d’origine, et seul le poème symphonique Steppe s’est maintenu au concert. C’est par sa musique de chambre que s’amorce aujourd’hui la redécouverte d’un compositeur, qui, bien que profondément marqué par l’académisme germanique, est parvenu à laisser quelques pages d’une originalité encore surprenante.

Du livret assez bien conçu, quoique curieusement présenté avec ses couvertures en papier photo glacé, on retiendra que les critiques à l’époque de la création avaient vu assez exactement les choses. A propos du Quatuor n°1, seule œuvre de musique de chambre de Noskowski à porter un numéro d’opus avec le Quatuor à clavier rendu célèbre par la prestation de Liszt à Weimar et publié quatre ans après sa création en 1885 (mais probablement achevé vers 1875) par un éditeur de Leipzig, Jan Kleczynski parla d’une œuvre « écrite avec talent » vantant particulièrement le deuxième et le quatrième mouvement, tous deux inspirés de danses populaires, Krakowiak et, plus explicitement pour le finale, quasi Oberek. S’il respecte la coupe classique en quatre mouvements, avec scherzo inversé (seule trace de modernité imputable aux années 1870) ce premier quatuor commence par un Allegro con brio assez poussif, dont le premier thème, un quintuple unisson de ré mineur, sur un accompagnement en ostinato se révèle sans grande originalité. Dans le contrepoint étriqué, seul le violoncelle et le premier violon montrent une certaine indépendance, ce qui réduit l’espace sonore du quatuor à un cadre bi-dimensionnel assez peu inspiré. Le Moderato qui fait office de scherzo est en revanche délicieux et l’on se prend à rêver de ce que Schubert aurait pu tirer de ce thème plus hongrois que typiquement polonais. Comme l’Adagio non troppo suivant, il gagnerait peut-être à être interprété par un ensemble plus expérimenté que ce Quatuor Four Strings au nom étrangement redondant, dans lequel on croit soupçonner un manque d’habitude à s’écouter les uns les autres.

Le Quatuor de 1883, en mi majeur obtint le même succès d’estime, les louanges se portant cette fois plutôt sur le mouvement lent Andante doloroso. Du point de vue de la qualité musicale, les progrès apparaissent stupéfiants, en même temps que l’influence de Dvorak semble patente : aisance mélodique, équilibre des voix, mais surtout respiration caractérisent le mouvement initial de cette pièce dont l’ampleur justifie peut-être qu’elle ait été créée sans le deuxième mouvement, biffé sur le manuscrit, et pourtant très séduisant par son rythme de danse asymétrique, et d’une conduite plus élaborée en terme d’harmonie et de contrepoint, que son pendant du premier quatuor, même si le charme mélodique opère avec moins d’évidence. Les annotations solo ou divisi portées sur l’original montrent que ce quatuor dont l’ambition est d’ordre symphonique fut sans doute également joué par un orchestre à cordes. L’Andante, dont le premier thème passe de l’alto au violon sur fond de pizzicati mystérieux devait s’y prêter idéalement. Les membres du Quatuor Four Strings ne semblent malheureusement pas toujours à la hauteur des intentions, les aigus sont flageolants, la logique interne des développements et les raffinements des modulations n’apparaissent pas avec évidence à première écoute. L’atmosphère de sérénité nostalgique est bien rendue mais l’emportement romantique que devrait soulever cette page paraît bien atténué et d’une douleur si maîtrisée qu’on n’en prend guère conscience.

Il manque de la vigueur et des accents au finale dont les circonvolutions ne paraissent pas du coup obéir à une logique imparable, l’impression pénible demeure qu’on est parfois un rien en dessous de la note juste, et que les rythmes hachés sont escamotés : bref, on finit par regretter les archets d’une grande formation, ce qui montre que la partition elle-même offre un intérêt dont on ne tire pas forcément le plus grand parti. Dans ce vaste dernier mouvement, une étrange cadence précède une récapitulation fuguée qui s’épanouit en un motif rappelant les cloches sonnant à la volée dans la première symphonie longtemps demeurée inédite de Dvorak.

Ces légères réserves ne diminuent en rien le mérite qu’il y a à rendre accessible ces deux premiers quatuors (il y en a deux autres) d’un compositeur trop négligé. Essayons une uchronie qui devrait convaincre les amateurs de tenter l’expérience : la musique de chambre de Noskowski semble révéler ce qu’aurait pu être le quatuor à cordes vers les années 1880 si ni Mozart ni Beethoven n’avaient laissé quoi que ce soit dans ce genre : des partitions qui trouveraient naturellement leur place aux côtés des essais de Saint-Saëns et de Lalo dans ce domaine –ce qui n’est pas, comme le lecteur pourrait le penser, un mince compliment-.

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- Zygmunt Noskowski (1846-1909), Quatuor à cordes n°1 en ré mineur Op.9 ; Quatuor à cordes n°2 en mi majeur
- Four Strings Quartet : Lucyna Fiedukiewicz, Grzegorz Witek, violons ; Beata Raszewska, alto ; Lukasz Tudzierz, violoncelle
- 1CD Acte Préalable AP0234. Enregistré salle Grzegorz Fitelberg de Katovice, Pologne, les 9 et 10 juillet et du 23 au 26 août 2009










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