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La Rêveuse couronne Brossard

mardi 1er novembre 2011 par Philippe Houbert

Enfin ! Il aura fallu attendre près de cinquante années de révolution baroque pour qu’un disque entier consacré à Sébastien de Brossard, maître méconnu, soit réalisé dans des conditions idéales de conception et de réalisation. Celui qui est passé à la postérité pour l’auteur du premier dictionnaire consacré à la musique reste en effet un quasi inconnu pour les mélomanes.

Compositeur, érudit, théoricien, collectionneur, luthiste, pédagogue, maître de musique, Brossard a été tout cela. Né en 1655, il admire tout autant Carissimi que Lully, Charpentier que Corelli. Par son poste à la cathédrale de Strasbourg entre 1687 et 1698, il connaît la musique allemande de la deuxième moitié du XVIIème siècle : Rosenmüller, Buxtehude. C’est à la fin de cette période, ainsi qu’à la suivante qui vit Brossard maître de chapelle à Meaux, que ce CD est consacré.

Première œuvre au programme, un oratorio composé entre 1702 et 1713 (ironie de l’histoire, ce collectionneur précis a laissé peu de détails sur les dates de ses propres compositions), et dont l’auteur du livret n’a pu être identifié. C’est évidemment à l’Italie de Carissimi, source d’inspiration aussi pour Charpentier, que Brossard pense dans cette œuvre pour cinq voix, deux violons et une basse continue. Le ton du disque entier est donné d’entrée par la superbe interprétation de la sonatine d’ouverture par les instrumentistes de la Rêveuse et notamment les violons de Stephan Dudermel et Benjamin Chénier. Un phrasé sensuel, une douceur ineffable. Cet Oratorio sopra l’Immaculata Conceptione della Beata Vergine fait intervenir trois allégories : la Nature humaine (Eugénie Warnier), la Vertu (Isabelle Druet) et l’Idolâtrie (Vincent Bouchot). Les trois implorent Dieu de donner un signe à l’Humanité : ce sera le Sauveur. L’œuvre est malheureusement parvenue sous forme incomplète mais, telle qu’elle se présente à nous, il s’agit d’un petit bijou. Pour s’en convaincre, il faut écouter la plage 6, le duo Sordes abluae noxias, dans lequel Eugénie Warnier et Isabelle Druet montrent tout leur talent, tant du point de vue technique que, chose de plus en rare malheureusement dans ce répertoire, de l’expression. Mais, dès les pages suivantes, Vincent Bouchot, en Idolâtrie, sait se hisser au niveau de ses partenaires féminines. Merveilles aussi que le trio (plage 9), la Symphonia Infernalis et le trio Heu ! Nos miseros (Jeffrey Thompson et Benoît Arnould se joignent à Vincent Bouchot).

Suit une autre pièce, instrumentale cette fois, démontrant l’importance de diverses influences dans l’œuvre de Brossard, une Sonate en ut majeur, l’une des toutes premières œuvres de ce type composées par un français. Composée à Strasbourg dans les années 1695-1698, cette pièce en trois mouvements se situe au croisement des courants italien (Corelli, Legrenzi, Bassani), allemand (Buxtehude, Rosenmüller) et français (Elisabeth Jacquet de la Guerre, amie de Brossard). Cette courte sonate est tout à fait remarquable et magnifiquement exécutée par les musiciens de La Rêveuse.

La troisième œuvre au programme est une cantate écrite pour trois voix, deux violons et basse continue. Leandro est tirée d’un poète hellénistique d’Egypte, Musée le Grammairien. Œuvre tout à fait originale car, à l’époque, seul Charpentier sait aborder le domaine de la cantate sur des textes italiens. Le récit des amours de Léandre et de Héro voit ici Isabelle Druet (superbe O Dea filia del mar – plage 22), Jeffrey Thompson (très émouvant Tosto che scosse in tutto – plage 26) et Benoît Arnould rivaliser en technique et expression. Magnifique découverte qui, à elle seule, justifierait l’acquisition de ce disque.

La pièce qui clôt cet enregistrement est le Dialogus poenitentis animae cum Deo. La forme du dialogue sacré était en vogue depuis le milieu des années 1650 mais c’est le recueil de textes en néo-latin de Pierre Portes, paru en 1685, qui en étendit le succès, Charpentier, Danielis, Couperin venant y piocher allègrement. Ici, Sébastien de Brossard met en scène une âme pénitente, accablée de la honte du péché, s’adressant à Dieu et lui promettant une conduite plus vertueuse. Nous avions entendu cette pièce en juin dernier à Tours et c’est Isabelle Druet qui interprétait alors une formidable pénitente face à la figure divine incarnée par Jeffrey Thompson. Ici, au disque, c’est Chantal Santon Jeffery qui délivre cette série d’affects, de l’affliction à la béatitude en passant par humilité, contrition et joie. Là où Isabelle Druet était géniale, Chantal Santon Jeffery n’est que très bien, infime réserve dans une interprétation de haut niveau à laquelle Jeffrey Thompson sait répondre avec grande sensibilité, disputant la pénitente, puis lui accordant clémence et pardon.

Tout du long de ce disque qui mérite son Ring haut la main, Florence Bolton, Emmanuel Mandrin, Bertrand Cuiller et Benjamin Perrot forment une basse continue de grande classe. Merci à La Rêveuse pour cet enregistrement qui remet Brossard au rang qu’il mérite, près de Charpentier, Couperin, Desmarest.

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- Sébastien de Brossard (1655-1730), Oratorio sopra l’Immaculata Conceptione della Beata Vergine, SDB. 56 ; Sonata Seconda en ut majeur SDB. 224 ; Leandro, cantate SDB. 77 ; Dialogus Poenitentis animae cum Deo, SDB. 55
- Chantal Santon Jeefry, dessus ; Eugénie Warnier, dessus ; Isabelle Druet, bas-dessus ; Jeffrey Thompson, haute-contre ; Vincent Bouchot, taille ; Benoît Arnould, basse.
- La Rêveuse : Stephan Dudermel, violon ; Benjamin Chénier, violon ; Florence Bolton, basse de viole ; Emmanuel Mandrin, orgue ; Bertrand Cuiller, clavecin
- Benjamin Perrot, théorbe et direction
- 1 CD Mirare 125











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